Histoire

1999. le cirque et la danse : mordre le vivant

Sur les bancs du Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne, Marlène Rubinelli-Giordano, Chloé Duvauchel, Gaëtan Levêque, Marc Pareti et Mathieu Prawerman apprivoisent l’agrès, se confrontent à la gravité et s’agrippent. Ces affamés du monde n’ont qu’un désir : par le cirque et la danse, mettre leur corps en mouvement, mordre le vivant et en donner à bouffer. Vita Nova, spectacle de fin d’études de la 11ème promotion du CNAC, mis en scène et chorégraphié par Hela Fattoumi et Éric Lamoureux signe leur naissance à cette vie nouvelle, une aventure collective, artistique et humaine dans laquelle ils se jettent effrontément.

2000. le corps, l’agrès et l’espace : la sève du défi

histoire_2000Les cinq audacieux, accompagnés de Sylvain Decure, Cyrille Musy et Peggy Donck à l’administration seront ces authentiques Artistes d’Origine Circassienne. Formés en collectif – une évidence – ils s’installent en Champagne-Ardenne. Le Manège de Reims leur accorde un espace de création durant trois ans de 2002 à 2004 et CIRCA (Auch) une Carte Blanche en 2000. Avec cette confiance pour tremplin, ils s’élancent. Créer ensemble et en découdre : la bande a la trempe de celles qui renversent l’ordre des choses, qui foncent tête baissée, cœur ouvert et corps éperdu, qui sort le cirque de l’imaginaire collectif le confinant dans la joliesse On repère leur prouesse physique, leur fougue électrique et cette sève du défi qui bouillonne dans leurs veines. Le squelette du collectif repose sur trois axes : le collectif comme source de création, la scénographie comme moteur de recherche et la pluridisciplinarité comme vecteur d’expression. Avec pour vocabulaire le corps et son agrès – principalement fil, trampoline et trapèze en duo, traversés par le jonglage – il compose un langage de cirque, danse, musique et théâtralité. Il fait de l’espace son contenant, de l’émotion son liant et du bousculement une modalité de son équilibre en conviant à chaque création un metteur en scène extérieur à l’univers circassien. Avec la chorégraphe belge Fatou Traoré, ils créent avec les moyens du bord La Syncope du 7. Sur une musique électro live, les interprètes s’agrègent, gravitent autour d’un échafaudage métallique dont ils gravissent les parois transparentes. Sortie des tripes, cette première création est le manifeste d’une entité aux membres unis et aux forces convergentes. Un corps collectif qui fait de l’autre son centre de gravité.

2005. le chapiteau : le désir et l’engagement

Avec le désir du circulaire, la résolution militante et le rêve de l’itinérance, le collectif AOC réalise son chapiteau. Il le dessine en abside : quatre mâts avec une coupole à l’italienne ; le colore en orange – électrique forcément ; le voit grand mais intimiste. Avec ses 800 places modulables, sans frontière entre la piste et le gradin de bois, c’est un lieu de création, de connivence et d’émotion, une scène hybride entre plateau théâtral à dessous et scène circassienne. Ici, ils peuvent imaginer l’interaction de leurs techniques acrobatiques et aériennes en liberté et au plus près des gens. Ici, on est chez eux. Pour révéler cet espace, le collectif se confie et se confronte une fois encore à l’univers d’un chorégraphe : l’italienne Rebecca Murgi crée avec eux Question de directions. Sur une plateforme composée de trappes, les acrobates et leurs agrès, les musiciens et leurs instruments, surgissent et s’effacent, se dispersent et se recentrent, explorant formellement le mouvement permanent d’une communauté.

2009. le collectif : politique et instinctif

histoire_2009Œuvrer ensemble c‘est faire expérience de la démocratie : le collectif interroge continuellement ses modes de gouvernance, ses processus de décision et d’action. Ici, le groupe suit un tournant politique : le groupe se resserre autour d’un chœur de cinq co-directeurs qui impulse la création, pour laquelle il rassemble une équipe nouvelle autour d’un metteur en scène. Là, la troupe opère un virage esthétique : s’affranchissant de la quête performative, il fait jaillir l’histoire. Avec la chorégraphe Karin Vyncke, la meute instinctive engendre Autochtone, spectacle intense et radical, obscur et lumineux. Dans une énergie rock, la narration se déploie et les corps manifestent : à la répression d’une individualité s’opposent la protection de l’intégrité, la préservation d’un territoire. Lancé dans un autre défi, le collectif réalise une petite forme urbaine et légère : un portique, un mât, un tapis et les intrépides sillonnent les façades, arpentent les murs. Les Vadrouilles perturbent et magnifient un quartier, un quotidien, un patrimoine. Avec ses formes à densité variable, individuelles ou collectives, le collectif AOC est aussi ça : un corps aux membres indépendants.

2012. l’ancrage : rencontrer, créer et transmettre

Dans le cadre d’un compagnonnage mené sur cinq ans avec L’Agora de Boulazac – Pôle National des Arts du Cirque en Aquitaine, le collectif pose son chapiteau, arpente le territoire, cherche, transmet et crée. Il se nourrit auprès des gens qu’il rencontre, dans les ateliers et projets transversaux qu’il mène. Il invente, par l’art et avec le goût de l’autre, des espaces d’expérience créative, d’émancipation individuelle et collective. Sa véhémence, vibrante insouciance, se mue en une ardeur tenue, une puissance canalisée. En 2014, il crée avec le chorégraphe Harold Henning un hommage au cirque où il est question du temps qui passe, du vieillissement qui trace, de l’individu face au groupe. La nostalgie se révèle maturité : jeter un regard en arrière et constater le chemin parcouru c’est aussi se projeter encore, en l’air, en avant. Avec le collectif AOC, Un Dernier pour la route ne peut être la fin, c’est une invitation à poursuivre encore et voir où ce chemin l’emporte.

Aujourd’hui. une matrice mouvante

histoire_aujduiLe collectif pluridisciplinaire écrit par le cirque, la danse, la musique et le théâtre les bousculements extérieurs et les bascules intérieures de l’homme. Perméable aux émotions du monde, le collectif AOC est une matrice mouvante captant les pulsations de notre temps, un organisme vivant constitué de trois entités autonomes et nécessaires. Chloé Duvauchel (fil-de-fériste), Gaëtan Levêque (trampoliniste) et Marlène Rubinelli-Giordano (trapéziste) codirigent cette structure génératrice de propositions collectives, d’initiatives individuelles et de projets transversaux. Il produit ses créations et des cartes blanches, des Jeux de piste spontanés et inédits, imaginés pour un lieu, un évènement. Il ouvre à tous et notamment à ceux éloignés de l’art, des espaces immersifs et collaboratifs, des projets pédagogiques. Le collectif AOC révolutionne sa sphère autour de ce qui constitue son axe majeur : le corps comme matière d’âme, l’agrès comme extension charnelle, l’espace comme terrain d’expérimentation (chapiteau, théâtre ou rue) et la rencontre comme terreau de création. Avec le rêve pour substance et le réel pour expérience, cet art instinctif, organique et sanguin, s’éprouve en sensations.

 

 

Mélanie Jouen